
(Nice) C’est la 67e minute au stade Allianz Riviera. L’OGC Nice mène 2-0 contre l’Olympique de Marseille et, porté par une ambiance de feu, défend ardemment son avance. Sur les lignes de côté, un certain numéro 64 enlève son dossard de remplaçant : Moïse Bombito fait son entrée dans ce bouillant derby de la Méditerranée.
Publié à 6 h 00
« À la causerie d’avant-match, le coach a été très bref, confie Bombito à La Presse, un peu plus d’une heure après la victoire des siens. Il a dit : “J’espère que vous avez vu ce qui se passe à l’extérieur. C’est un match qui doit se gagner.” Voilà, il n’a pas parlé chinois ! »
Bombito fait référence aux fumigènes et à la folie des partisans qui ont accueilli les Aiglons à leur arrivée en autocar.
« Moi, j’ai jamais vu ça de ma vie. Une dinguerie ! […] On est arrivés, on a utilisé toute la puissance que le stade nous a procurée, on les a rendus fiers. Nous, on est fiers. »
Pendant les 25 minutes suivant son entrée, le Québécois a contribué à l’effort défensif permettant au Gym de confirmer ce gain par jeu blanc contre l’OM. Du haut de la tribune de presse, on l’a vu danser, avec ses coéquipiers, pour ses partisans, qui l’ont adopté comme il les a adoptés. Lui, ce Montréalais au parcours foot atypique, qui porte un numéro symbolisant une ligne de bus de Saint-Laurent, aujourd’hui au centre des succès d’un club de Ligue 1 s’emparant du quatrième rang du classement.
« Utopique »
Cet exploit, il a longtemps été inimaginable. Pour les observateurs comme nous, les journalistes, et même pour les joueurs.
« Pour être honnête avec toi, on est tous rêveurs en grandissant », souligne Bombito, vêtu d’un coton ouaté noir et traînant une valise à roulettes lorsqu’on le rencontre à l’écart de la zone mixte.
« Après, moi, je suis quelqu’un de très réaliste. Je ne te mens pas qu’à un certain âge, je voulais être pro, mais je n’aurais jamais cru que j’arriverais ici. Pas nécessairement parce que je n’avais pas les qualités. Mais c’est juste qu’à Montréal, au Québec, il n’y a pas autant de visibilité que si j’avais été en France et que j’avais grandi dans un centre de formation. »
S’il est arrivé « ici », c’est entre autres grâce à François Bourgeais, son « mentor », ou plutôt son « daron », comme il aime bien le qualifier.
Bourgeais, un ancien joueur français devenu entraîneur, a vécu au Québec pendant 11 ans, soit jusqu’en 2023. Il a pris Bombito sous son aile au collège Ahuntsic, puis au CS Saint-Hubert, et l’a fait passer d’attaquant à défenseur central. Avec le succès dont nous sommes témoins aujourd’hui.
PHOTO JEAN-FRANÇOIS TÉOTONIO, LA PRESSE
François Bourgeais
Il se trouve que Bourgeais, maintenant engagé avec le FC Lorient, était de passage à Nice pour voir son ancien poulain à l’œuvre, dimanche. Nous l’avons rencontré en après-midi pour un café dans le Vieux-Nice.
« On ne pouvait pas se douter de tout ça, dit-il au sujet des succès de Bombito en France. En revanche, on se devait de lui permettre. […] La réussite de Moïse, c’est la sienne d’abord. »
Selon Bourgeais, « il y avait très peu de précédents » de joueurs québécois, canadiens, qui perçaient à l’étranger comme le font aujourd’hui Bombito, Ismaël Koné – malgré ses récents déboires –, Jonathan David ou même Alphonso Davies. Et, donc, très peu de modèles.
« C’était utopique ! », nous confirmait Anis Laihem, de la page de dépistage indépendante Montréal Cracks, la semaine dernière. Lorsqu’il allait voir Koné et Bombito jouer dans des « parcs » du Québec dans le semi-pro, jamais il n’aurait pensé que c’était possible de les voir évoluer au plus haut niveau. Pas par manque de talent, loin de là. Plutôt parce que l’idée constituait de la « science-fiction ».
Mais c’est maintenant de l’histoire ancienne.
« Ils ont établi un standard, dit Laihem. Je les vois comme une locomotive. Ils sont le premier wagon. Là où ils vont aller, maintenant, [les jeunes Québécois] peuvent s’imaginer y aller. »
Bourgeais va encore plus loin.
Pour moi, c’est enfin le début de l’éclosion du football de haut niveau au Canada. Je le dis avec tranquillité, avec une profonde humilité. Mais je le dis aussi avec beaucoup de conviction. J’y crois. Vraiment, j’y crois.
François Bourgeais
On en parle avec Moïse Bombito, après l’une des plus belles victoires de son club cette saison. Il s’en réjouit humblement.
« Avec mon parcours, les autres recruteurs vont dire : “OK, on ne peut pas juste regarder à l’Académie [du CF Montréal]. On va devoir regarder dans les clubs qui jouent en Ligue 1 Québec, au CS Saint-Laurent, au FC Laval. C’est là-bas qu’il y aura des pépites, les prochains Moïse, les prochains Isma.” Ça fait juste mettre plus Montréal sur la mappe. »
Retrouvailles
Évidemment qu’on espérait, en nous rendant à Nice pour ce match, assister à un affrontement entre Koné et Bombito. Malheureusement, le milieu de terrain de l’OM vit des moments difficiles sous son entraîneur Roberto De Zerbi et n’a pas fait le voyage.
En revanche, on a vu l’Aiglon québécois donner une belle accolade à son partenaire aux remparts du Canada, Derek Cornelius, après la rencontre. Cornelius a été laissé de côté par De Zerbi, une décision qui s’est avérée controversée au vu de la performance catastrophique de celui qui a pris sa place, Lilian Brassier.
« [Derek], c’est mon gars à moi, dit Bombito. On joue souvent ensemble à EA FC, je te jure ! Lui, moi, Jonathan David, Theo [Bair], Isma, on joue souvent ensemble. On savait très bien qu’on allait se croiser là, au match. On a bien échangé. »
Ce n’étaient pas les seules retrouvailles de la soirée, d’ailleurs. On ferme notre micro et on laisse le souriant Moïse aller retrouver François Bourgeais, accompagné d’une amie, ainsi que d’un autre de ses anciens joueurs : Wesley Wandje, l’un des joueurs les plus décorés de l’histoire du soccer semi-pro québécois, et un bon pote de Bombito.
Dehors, une fine pluie s’est mise à tomber. On cherche notre chemin, puis on les croise, tous les quatre, se dirigeant, le cœur léger, vers l’abri de leur voiture. Un peu du Québec, après avoir brillé sur le terrain, qui disparaît dans la brume de la nuit niçoise.


