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Après avoir rejeté le recours du Maroc le 28 janvier dernier, la Confédération africaine de football (CAF) a adopté une lecture complément différente en appel pour entériner mardi soir le retrait du titre de champion d’Afrique du Sénégal, réattribué aux Lions de l’Atlas. Comment en est-on arrivé là en l’espace de quelques semaines ?
Le Maroc a construit un dossier en béton
Très remonté par la décision initiale du jury disciplinaire de la CAF, qui s’était limité à des sanctions individuelles à l’encontre du sélectionneur Pape Thiaw, d’Ismaïla Sarr et d’Iliman Ndiaye suite à leur retrait temporaire du terrain, le Maroc ne s’est visiblement pas laissé abattre. Dans l’ombre et en toute discrétion, la Fédération marocaine de football (FRMF) a monté un dossier en béton.
Comme expliqué par le journal Le Parisien, la FRMF a mis en avant deux récents précédents dans l’histoire du football. D’une part, la finale de la Supercoupe de Turquie 2024, interrompue à la 50e minute suite au retrait du terrain des joueurs de Fenerbahçe, ce qui avait été considéré comme un forfait et avait débouché sur l’attribution du titre à Galatasaray. D’autre part, la manche retour de la finale de la Ligue des champions de la CAF 2019 entre le Wydad Casablanca et l’Espérance Tunis, considérée comme perdue par le WAC suite au retrait de ses joueurs en signe de protestation, qui entraîné l’interruption définitive de la rencontre. La CAF avait d’abord ordonné de rejouer le match sur terrain neutre, avant de se plier à la décision du Tribunal arbitral du sport (TAS), organisme qui avait acté le sacre de l’Espérance et vers lequel le Sénégal prévoit de se tourner.
Bravo Monsieur Lekjaa et la FRMF.
En mission depuis le soir de la finale… Peu de communication donc incompréhension côté marocain mais gros gros travail en sous marin !
À noter que ce qui s’est passé dans les différents terrains depuis la finale de la CAF mais surtout en… pic.twitter.com/xBz2ZJPPgZ
— SOCCER212 (@SCCR_212) March 17, 2026
L’attitude du Sénégal a fait des émules…
Dans son dossier, le Maroc a aussi mis en garde contre “la banalisation d’incidents sur le terrain” que risqueraient de provoquer des sanctions trop laxistes à l’encontre du Sénégal, poursuit une source proche de la FRMF auprès du Parisien. “Le problème dépasse un simple match : l’absence de fermeté face à ces dérives ouvre la porte à leur répétition. À terme, c’est l’esprit même du football qui est en jeu. L’absence de fermeté sur ce genre de comportement risquerait fort de laisser place à une interprétation très large de règles pourtant parfaitement claires. Cela contribuerait à créer un flou, une zone grise, un précédent, qui risque de se répéter ailleurs.“
La FRMF n’a pas eu besoin d’aller chercher des exemples bien loin… Plusieurs cas d’équipes quittant le terrain en signe de mécontentement ont été enregistrés depuis la finale de la CAN du 18 janvier. Le dernier exemple en date a eu lieu ce week-end en Turquie lorsque les joueurs de Kocaelispor ont décidé de quitter le terrain à la 94e minute du match contre Konyaspor, afin de protester contre un penalty qu’ils estimaient injuste.
Ce qu’il s’est passé en Turquie ce we avec une équipe qui a fait comme le Sénégal en finale a joué sur la décision de la CAF auj. L’attitude du Sénégal crée une jurisprudence négative … d’où décision auj en appel … le Maroc gagne 3/0 la finale ….
— Daniel Riolo (@DanielRiolo) March 17, 2026
Un climat négatif après la première décision
La décision initiale du jury disciplinaire de la CAF de ne pas prononcer de sanctions collectives à l’égard du Sénégal avait fait couler beaucoup d’encre ces dernières semaines dans l’environnement autour de l’instance panafricaine. Ex-boss du jury disciplinaire de la CAF, le Sud-Africain Raymond Hack avait réagi en déplorant que la CAF ait “déçu le football africain“.
Les propos du Mauricien Samir Sobha, membre du comité exécutif de la CAF qui a “demandé pardon” au Maroc, qui a été “volé“ selon lui, avaient également fait beaucoup de bruit. Enfin, le président de la CAF, Patrice Motsepe, avait lui-même exprimé sa désapprobation après le premier verdict et fait organiser un comité exécutif visant à donner à la CAF les moyens de se doter d’un arsenal plus répressif en cas de nouvel épisode de ce genre. Ces prises de parole publique ont pu peser dans la balance.
La main invisible du Maroc en coulisses ?
Enfin, et c’est évidemment la raison la plus polémique, beaucoup estiment que la CAF a décidé de revoir son jugement sous la pression du Maroc. “On a l’impression que le Maroc, avec un président tout-puissant, peut tout se permettre“, a lâché l’emblématique Claude Le Roy sur La Chaîne L’Equipe. “Quel continent… ! L’art de se ridiculiser aux yeux du monde pour des intérêts souvent trop éloignés du football…“, a également glissé l’observateur gabonais Freddhy Koula.
Côté sénégalais, les accusations ont été encore plus frontales. “La CAF est pourrie“, a lâché Le secrétaire général de la FSF, Abdoulaye Sow, dans les colonnes du journal Le Soleil, tandis que le gouvernement sénégalais, via communiqué officiel, a réclamé l’ouverture d’une “enquête internationale indépendante pour suspicion de corruption au sein des instances de la CAF” !
🚨Communiqué important du Gouvernement du Sénégal 🇸🇳 suite à la décision rendue par le jury d’appel de la confédération africaine de football ( CAF). #mjs pic.twitter.com/EKpOkHFkBU
— Ministère de la Jeunesse et des Sports (@mjs_sn) March 18, 2026
Sans aller jusqu’à lancer de telles accusations, d’autres voix se demandent dans quelle mesure le Maroc a pu mettre la pression en coulisses. Ces dernières semaines, suite au premier jugement, les relations entre Motsepe et son vice-président Fouzi Lekjaa s’étaient sérieusement dégradées. En refusant d’accueillir la CAN féminine ce mois-ci aux dates prévues, prétextant un manque de stades disponibles, le Maroc, habituel pays d’accueil des sélections africaines sans stade homologué, avait donné l’impression d’afficher une forme de mécontentement. “Est-ce que tout le monde doit souffrir parce que le Sénégal a gagné la CAN masculine ? Si le Sénégal n’avait pas remporté la finale, serions-nous encore dans cette incertitude sur la CAN féminine ?“, avait lâché le ministre sud-africain des Sports, Gayton McKenzie, avec un sous-entendu lourd de sens. Cette attitude boudeuse pour les uns, ce chantage pour les autres a pu contribuer au verdict de la CAF, qui s’est toutefois, rappelons-le, appuyée sur des articles du réglement de la CAN pour revoir son jugement.
Mais, comme souvent, “le diable” est dans les détails, et dans l’interprétation. Et ces deux lectures radicalement opposées à quelques semaines d’intervalle prouve qu’il est possible de faire dire à peu près tout et son contraire à certains textes qu’il serait peut-être bon de réviser…

