Crédit photo : Getty Images
Par Mamadou Lamine Diallo — Dakar, 26 juin 2026
📖 À lire aussi
Il y a des mots qui ne tombent pas par hasard. Le 21 juin 2026, avant Allemagne–Côte d’Ivoire, Bastian Schweinsteiger prend le micro sur ARD — la chaîne publique allemande, enceinte nationale, budget public, audience de millions — et décrit le jeu ivoirien comme « un football africain parfois peu orthodoxe, un peu sauvage, pas tout à fait aussi tactique ». Trois mots. Trois siècles de représentations. Personne dans le studio ne corrige. Ni ce soir-là, ni les jours suivants.
I. La scène
Le contexte est presque banal. ARD prépare ses téléspectateurs pour Allemagne–Côte d’Ivoire, l’un des matchs les plus attendus du groupe E de cette Coupe du Monde 2026. Les Éléphants sont champions d’Afrique en titre — vainqueurs de la CAN 2024 à domicile dans des conditions quasi impossibles. Ils sont arrivés à ce Mondial avec un statut, une légitimité sportive.
Bastian Schweinsteiger, 41 ans, champion du monde 2014 avec la Mannschaft, figure tutélaire du football allemand, consultant vedette d’ARD depuis 2022, prend la parole. Ce qui sort de sa bouche, c’est la chose la plus prévisible qui soit pour quiconque a suivi l’histoire des commentateurs européens face à l’Afrique. « Un football africain parfois peu orthodoxe, un peu sauvage, pas tout à fait aussi tactique. »
On ne sait pas si un rire complice a suivi dans le studio. Les images disponibles ne le montrent pas. Ce qu’on sait, c’est que personne n’a réagi. Ni le présentateur. Ni les autres consultants. Le plateau a continué. La chaîne a continué. Et trois jours plus tard, Schweinsteiger était à l’antenne pour Angleterre–Ghana — un autre match africain, une autre occasion de « contextualiser ».
Ni excuses. Ni sanction. Ni communiqué d’ARD.
II. Le fait
La citation exacte, telle que rapportée par La Dépêche du Midi, Le Parisien et Footmercato, est la suivante :
« Un football africain parfois peu orthodoxe, un peu sauvage, pas tout à fait aussi tactique. »
— Bastian Schweinsteiger, ARD, 21 juin 2026
Bastian Schweinsteiger, 115 sélections avec l’Allemagne, capitaine lors de la victoire en Coupe du Monde 2014 au Brésil, est l’une des figures les plus respectées du football européen. Son statut de consultant chez ARD, la première chaîne publique d’Allemagne, lui confère une tribune de premier plan dans l’espace médiatique germanophone. ARD est financée par redevance publique — ses consultants parlent, implicitement, au nom d’une institution nationale.
La réaction a été immédiate dans certains cercles. Philipp Awounou, journaliste pour Der Spiegel, a estimé que le terme « sauvage » renvoyait à des stéréotypes coloniaux anciens, ancrés dans la langue et la perception. Patrick Schnitzler, chercheur spécialisé dans les représentations raciales dans le sport, a souligné que les propos de Schweinsteiger reconduisent des clichés « fréquemment associés aux joueurs africains, qui ne correspondent pas à la réalité ».
La réalité, justement : la Côte d’Ivoire est entraînée par un staff professionnel, qualifiée de haute lutte parmi 54 fédérations continentales, championne d’Afrique en titre. Son jeu n’est ni « peu orthodoxe » ni « moins tactique » que celui de n’importe quelle équipe européenne présente dans ce Mondial. Cette affirmation n’est pas une opinion — c’est une description objective de la réalité du football de haut niveau en 2026.
III. La mémoire
Ce n’est pas la première fois. Ce ne sera pas la dernière.
1990, Italie. Cameroun-Argentine, huitième de finale. Roger Milla, 38 ans, danse autour du poteau de corner après chacun de ses buts. Les commentateurs européens y voient de la « naïveté joyeuse », de l’« instinct brut ». Ils n’y voient pas ce qu’ils auraient vu si un Européen avait fait la même chose : une célébration, un signe de vie, une joie sportive pleinement assumée. Le récit médiatique retient surtout les moments où les Lions Indomptables ont semblé « incontrôlables » — jamais les 20 minutes où ils ont dominé l’Argentine.
2002, Séoul. Sénégal-France, 1-0. Papa Bouba Diop marque. Le Sénégal bat les champions du monde en titre. La réaction médiatique française oscille entre stupéfaction et condescendance : on parle de « physique », d’« énergie ». On ne parle pas de la solidité tactique de Bruno Metsu, ni de l’organisation défensive qui a étouffé Zidane pendant 90 minutes. Vingt-quatre ans plus tard, le terme « physique » reste le synonyme-refuge du commentateur qui ne veut pas admettre qu’une équipe africaine peut être supérieure tactiquement.
2010, Johannesburg. Ghana-Uruguay, quart de finale. Luis Suarez stoppe un tir de la main sur la ligne. Asamoah Gyan rate le pénalty. L’Uruguay passe. Le discours médiatique dominant en Europe ? L’habileté de Suarez — son « intelligence » de jeu. Ce que les Black Stars ont subi n’est pas présenté comme une injustice sportive. Le mot « injustice » arrive sur les réseaux africains. Il met plusieurs jours à apparaître dans les grands médias européens.
2022, Qatar. Maroc en demi-finale. Les Lions de l’Atlas battent l’Espagne, le Portugal, éliminent la Belgique. Première équipe africaine en demi-finale de Coupe du Monde. La réaction médiatique européenne : on parle de « solidité défensive », d’« organisation », de « discipline ». Ces mots ne sont pas faux — mais ils sont systématiquement distingués d’une « vraie » qualité tactique. Comme si Walid Regragui et son staff n’avaient pas conçu l’un des projets tactiques les plus sophistiqués du tournoi.
Le fil conducteur de ces décennies n’est pas la malveillance individuelle de chaque commentateur. C’est un système de représentation hérité qui associe le football africain à la nature, à l’instinct, au corps — et le football européen à la pensée, à la stratégie, à la civilisation. Schweinsteiger n’a pas inventé ce système. Il en est le produit. Mais en 2026, ce produit ne peut plus se permettre d’être inconscient.
IV. La géopolitique du commentaire sportif
L’affaire Schweinsteiger ne se résume pas à un dérapage. Elle révèle une asymétrie institutionnelle.
ARD n’a pas sanctionné son consultant. Pas de communiqué. Pas de mise au point. Schweinsteiger a repris l’antenne 72 heures plus tard pour commenter Angleterre–Ghana — un autre match impliquant une sélection africaine. On peut se demander quel signal cela envoie.
La comparaison avec l’affaire Mesut Özil (2018) est éclairante. Né en Allemagne de parents turcs, Özil avait dénoncé le racisme institutionnel de la DFB après avoir été rendu responsable de l’élimination de la Mannschaft au premier tour. Des membres de la fédération avaient utilisé des termes qui avaient déclenché des questions sur le racisme dans les instances. Mais Özil avait quitté l’équipe nationale. Son accusation avait des conséquences institutionnelles. Dans l’affaire Schweinsteiger, il n’y a eu ni conséquences visibles, ni débat institutionnel public à la direction d’ARD. Ce silence est en lui-même un fait journalistique.
Cette Coupe du Monde 2026 est historique : 48 équipes, 10 sélections africaines — un record absolu. L’Afrique n’est plus un invité dans ce tournoi. Elle est structurellement présente, en nombre, avec des effectifs formés dans les plus grands clubs européens et saoudiens. Des millions de téléspectateurs africains regardent ces matchs avec une conscience accrue de ce qui se dit sur leurs équipes en Europe. L’époque du commentaire en circuit fermé est révolue.
La CAF n’a, à ce stade, publié aucun communiqué sur l’affaire Schweinsteiger. La FIFA non plus. Ce silence des instances soulève une question légitime : les organisations qui gouvernent le football mondial ont-elles les outils — ou la volonté — de répondre à ce type d’incident quand il implique un consultant sur une chaîne publique européenne, et non un joueur sur un terrain ?
V. La perspective panafricaine
Les fédérations directement concernées — FIF (Côte d’Ivoire), GFA (Ghana), FRMF (Maroc), FSF (Sénégal), FAF (Algérie) — n’ont pas, à ce jour, fait de déclaration publique officielle sur les propos de Schweinsteiger. Sur les réseaux sociaux africains francophones, la réaction est vive. Les mots « colonial », « racisme », « mépris » circulent. Sur RTI et sur les plateaux de Canal+ Afrique, les consultants africains qui commentent les matchs traitent les équipes africaines avec le même vocabulaire qu’ils réservent aux équipes européennes. Le contraste est net.
Il faut nommer la réalité structurelle : un journaliste africain qui décrirait le football allemand comme « peu créatif, un peu rigide, pas tout à fait aussi instinctif » perdrait probablement sa place sur une grande chaîne internationale dans la semaine. La réciprocité n’existe pas encore.
Ce n’est pas un appel au lynchage. Schweinsteiger n’est pas un ennemi à abattre — c’est un homme de football formé dans un système de représentation qui lui a transmis des préjugés sans lui donner les outils pour les identifier. Ce que l’on peut demander, légitimement et fermement, c’est trois choses concrètes :
- Des excuses publiques, adressées à la Côte d’Ivoire et au football africain dans son ensemble ;
- Un débat structurel sur la formation des consultants sportifs européens aux questions de représentation et de biais coloniaux ;
- Une prise de position claire d’ARD sur les normes éditoriales applicables à ses antennes en matière de représentation des équipes et des nations.
Ces demandes ne sont pas des punitions. Ce sont des conditions minimales pour que le football soit, enfin, à la hauteur de ce qu’il prétend être : un sport universel.
La prochaine fois qu’une équipe africaine joue à la télévision allemande, qu’est-ce qui aura changé ? C’est la question que pose l’affaire Schweinsteiger. Et la réponse ne dépend pas seulement de lui.
— Mamadou Lamine Diallo, correspondant L’Équipe / So Foot / The Athletic | Newsletter World Cup African Lens | Dakar
Sources :
La Dépêche du Midi, 24 juin 2


