Illustration : Africa Top Sports / IA
Un latéral marocain a soulevé le Ballon d’Or africain 2025. Pas un attaquant. Pas un meneur. Un latéral. Et pas n’importe lequel : Achraf Hakimi, capitaine des Lions de l’Atlas, taulier du PSG, héritier silencieux d’une lignée qu’on croyait éteinte. À deux ans de la Coupe du Monde 2026, ce sacre individuel dit quelque chose de profond sur ce que le football marocain est devenu.
Le fait
Achraf Hakimi a remporté le Ballon d’Or africain 2025. Le trophée est arrivé à Rabat sous les applaudissements d’un Royaume qui n’a plus besoin de quémander la lumière internationale : il la produit. À 26 ans, le joueur du PSG cumule désormais une demi-finale de Coupe du Monde (Qatar 2022, quatrième place), une finale de CAN (perdue contre la Côte d’Ivoire en 2023, certes), une Ligue des champions, plusieurs titres de champion en Allemagne, en Italie, en France, et maintenant la distinction continentale suprême.
Le palmarès n’est pas l’enjeu. L’enjeu, c’est ce que ce Ballon d’Or signifie à T-24 mois du coup d’envoi de la Coupe du Monde 2026, organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Le Maroc y arrivera avec un capitaine au sommet de sa visibilité, un sélectionneur (Walid Regragui) qui a déjà bouleversé une hiérarchie mondiale, et une génération qui sait que les demi-finales africaines ne sont plus un plafond, mais un palier.
La lecture
Pour saisir l’ampleur du moment, il faut convoquer la mémoire. Larbi Ben Barek, le « Perle Noire » de l’Atlas, joueur de l’OM puis de l’Atlético de Madrid dans les années 1940 et 1950, est resté pendant longtemps le seul nom marocain à figurer dans les conversations sérieuses sur les meilleurs joueurs du monde. Pelé l’avait cité comme un modèle. Puis le silence est venu. Mustapha Hadji a brillé à la fin des années 1990, ballon d’or africain 1998, mais le Maroc, malgré une équipe technique, restait souvent dans le second rang continental, derrière les puissances ouest-africaines et l’Égypte.
Le tournant a eu lieu au Qatar, novembre-décembre 2022. Walid Regragui, nommé à la dernière minute, a aligné un bloc de défenseurs spécialisés (Hakimi, Saïss, Aguerd, Mazraoui), un milieu de récupération impeccable (Amrabat), et une animation offensive disciplinée (En-Nesyri, Ziyech). Le Maroc a éliminé la Belgique, l’Espagne, le Portugal. Demi-finale. Quatrième. Aucune nation africaine n’avait jamais fait mieux. Le récit a changé en quatre semaines.
Hakimi, dans ce parcours, n’a pas été le buteur. Il a été l’âme. Le penalty décisif contre l’Espagne, c’est lui. Le panenka. À cet instant précis, le 6 décembre 2022, le football marocain est entré dans une autre dimension. Le Ballon d’Or africain 2025, trois ans plus tard, n’est que la traduction logique d’un statut acquis sur le terrain.
La perspective
Que change ce sacre individuel pour la Coupe du Monde 2026 ? D’abord, la pression. Le Maroc ne sera plus un outsider sympathique. Il sera attendu. Les bookmakers de Londres, les analystes de Madrid, les scouts brésiliens — tous savent désormais que les Lions de l’Atlas peuvent aller loin, et qu’ils ont un capitaine capable de porter un match seul. Cela change la manière dont les adversaires préparent les confrontations, et donc la marge de manœuvre tactique de Regragui.
Ensuite, le rayonnement scoute. L’Afrique du Nord, longtemps boudée par les recruteurs européens au profit des académies ouest-africaines et des centres de formation ivoiriens, sénégalais ou nigérians, vit une mue. Les structures marocaines (Mohammed-VI Academy à Salé), algériennes, tunisiennes attirent à nouveau les regards. Hakimi, formé à la Castilla (Real Madrid B) avant de revenir au Borussia Dortmund puis à l’Inter et au PSG, est lui-même un produit de cette circulation. Demain, ce sont des Bilal El Khannouss, des Brahim Diaz, des Eliesse Ben Seghir qui prennent le relais.
Enfin, le symbole continental. À 2 ans de la CDM, l’Afrique alignera neuf nations. Le Sénégal de Sadio Mané, l’Égypte de Salah, la Côte d’Ivoire championne d’Afrique 2023, l’Algérie, le Cameroun, le Nigeria, le Ghana, et donc le Maroc. Dans cette photo de famille, Hakimi est désormais celui qu’on présente. Il n’est plus le talent prometteur, il est la référence. Et quand un latéral droit devient une référence offensive mondiale, c’est tout l’imaginaire du jeu africain qui se reconfigure.
Le 11 juin 2028, à 19h, quelque part à Los Angeles, Dallas ou Toronto, Achraf Hakimi entrera sur la pelouse avec le brassard des Lions de l’Atlas et un Ballon d’Or africain dans l’armoire. À Casablanca, Tanger, Marrakech, on saura ce que ça veut dire. À Dakar, à Abidjan, à Lagos aussi. Le football africain, en 2026, ne se présentera plus en demandant la permission. Il viendra avec ses titres et ses légendes vivantes.
Par Mamadou Lamine Diallo — Dakar, 5 juin 2026


